Nuages
Un ouvrage écrit par Laurine Rousselet, accompagnée artistiquement par Bernard Moninot. Préface Hubert Haddad.
"Dans leur éternité fugitive, les nuages disent tout des états de la lumière. Ils nous traversent comme les caravanes du songe à l’envers de nos crânes. Le ciel seul demeure, absolu miroir du jour que la nuit drape et dévoile à la fois.
la conscience danse dans les vallées célestes
La plus proche étoile s’éteint pour laisser voir les myriades. Nées avant tout regard, bien avant que ne s’arrondissent les deux cents yeux de la coquille Saint-Jacques, les rêveries du ciel ont attendu longtemps l’heure d’être peintes ou dessinées : durant trois ou quatre milliards d’années, il n’y avait personne pour voir défiler les nuages.
chercher l’eau en profondeur engage la reconnaissance
Buée des buées, la vie en naquit et se compliqua des bactéries aux dinosaures et de ceux-ci à l’homoncule omniscient. Nuages, âge nu des ères, si haut désert où les poètes vont boire la neige mêlée d’or roux, d’où la perle n’est qu’un regard.
dans le haut le bleu assure à la vie son invocation
la liberté en état d’ascension jaillit pareille à l’espérance
Le peintre a ses couleurs entre la fluidité et l’effacement, mais d’un trait sûr. Une écriture des chairs sans fin désagrégées, buée née des lèvres d’Éole, les gris et les bleus recomposés sans fin dans l’ivoire. Mots et couleurs à leur jonction ineffable – face au ciel sans recul – ne savent qu’engager l’abstraite éternité.
la ressemblance rend visite à l’inconnaissable
Car il s’agit du premier spectacle humain plus vaste que terre et montagnes et pareil au dernier regard, quand prêt à l’adieu ainsi couché, passe sur les gouffres inconscients la statuaire du vent que modèle à jamais l’ivresse de la dépossession. Friedrich, dit-on, refusa de peindre les nébulosités d’après un modèle météorologique (celui de Luke Howard) comme le lui suggérait Goethe. L’art du paysage se soucie peu de physique des nuages et moins encore des lois de la mécanique des fluides. Son Voyageur au-dessus de la mer de nuages ne pense qu’à l’indéfinissable fuite du temps déconceptualisée par une certaine iridescence mentale.
insaisissablement l’amour flambe dans le bleu du ciel
Comme la vague écumeuse toujours recommencée, ce sont les nuages qui inventent nos souvenirs, amours, châteaux, saisons, voyages, naufrages, bois flottés… C’est ainsi : l’esprit délivré des contingences terrestres, une poète et un peintre filent l’idylle inoubliable d’un moment de création, nuée des nuées qu’un miracle change en livre.
ainsi la création déborde et s’écoule sans cesse
Hubert Haddad
